08.04.2008

Des excès de l'Idéal...

Doux rêveur

"L'Homme a construit de nombreuses prisons pour vivre ses rêves"

Volker Schlondorff, acteur et cinéaste

(Source de l'image Fribromyalgesios.com)

13.12.2007

Le colonel nuit gravement à la santé


      Deux mains se croisent forment une poignée et déclenchent les hostilités. Les dents grincent, les têtes se baissent, le poing aussi alors que les chèques s’esclaffent sur le dos des droits de l’Homme. Un pas déposé par le président colonel Kadhafi sur le parvis parisien et la dignité républicaine se sent fébrile dans son ensemble.

      Voilà des années que l’hexagone s’enorgueillit d’être la patrie des droits de l’homme, l’honneur de l’humanité incarné et l’opposante aux âmes belliqueuses du nouvel ordre international. Ce statut, un tant soit peu auto-défini, a parcouru les livres d’Histoire générations après générations, les lumières regardant Jaurès regardant l’Abbé Pierre. L’identité nationale mise en avant il y a encore quelques mois, ne se drape pas seulement dans un drapeau, une langue ni même un béret acoquiné d’une baguette mais aussi dans des valeurs historiquement établies et garantes d’une cohésion républicaine allant au-delà de concepts nationalistes et populistes avancés. La garantie de la dignité humaine est une de ces valeurs angulaires de la fierté française et même européenne.

     Seulement voilà, la balance commerciale pèse lourd dans l’idéologie à géométrie variable du monde moderne. Le pragmatisme devenu masque de la volonté de gestion uniquement financière sert de couverture à des négociations délicates sur un plan dignité mais fort agréable sur un plan pécunier. La France souffre économiquement et semble être prête à s’infliger le poids de personnes sacrifiées pour scarifier quelques contrats doux dans le compte en banque, rude dans la conscience.

     Oh, la question n’est pas tellement si oui ou non nous devions accepter les pétro-dollars de M. Kadhafi mais plutôt comment devions nous les recevoir. La politique d’aujourd’hui comme d’hier ne peut, hélas, se complaire dans le manichéisme et l’idéologie simpliste, séduisante, rassurante et souvent pénalisante. Dans un univers de globalisation et d’économie capitaliste cette donnée est d’autant plus vraie et se cache derrière le concept, en guise de légitimation des actes, de Realpolitik.

      Venu de l’Allemand et se traduisant littéralement par « politique pragmatique (!) », la realpolitik est le passage de l’intérêt financier et diplomatique avant l’intérêt humain voire social. En caricaturant cette conception des relations internationales, nous pourrions dire que peu importe le sang qu’il y a sur le chèque tant que les chiffres sont lisibles. Aborder le monde sous le prisme unique de l’économie porte certaines dispositions peu flatteuses et même difficilement tenables d’un point de vue strictement humanitaire.

     Cependant, la réalité étant telle, il est peu étonnant de voir la France, démocratie occidentale, se plier à l’exercice diplomatique moderne avec talent et parfois même avec excès. L’excès de zèle est toujours gênant surtout quand il est soudain.

     Le zèle et ces excès c’est s’empresser de féliciter un président en place pour sa victoire aux législatives et pour son futur poste de Premier ministre, après avoir enfermé son opposant, dans le but d’être le premier dans les flagorneries. C’est accueillir un chef d’Etat responsable de tortures, de violences et aux conceptions démocratiques limitées, en déroulant le tapis rouge et les honneurs. L’excès de zèle c’est s’offrir au monde sans se faire draguer et sans prévoir les retours et les maladresses d’une telle offrande.

      Retours et maladresses, voilà ce qui s’est invité dans la gestion des relations diplomatiques de cette nouvelle ère présidentielle jusque là exemplaire au niveau de la realpolitik. Néanmoins, l’exemplarité s’est vite transformée en contestation venue d’ailleurs. Quand Nicolas Sarkozy baise la main de Vladimir Poutine, Angela Merkel inflige un soufflet à la froideur moscovite. Quand Nicolas Sarkozy serre la pogne du guide libyen, Rama Yade et Bernard Kouchner jouent en doublette et fusillent l’amour intéressé de la diplomatie française. Quand Nicolas Sarkozy parle éducation avec le président chinois, Rama Yade parle des droits de l’Homme à sa solitude. Quand Nicolas Sarkozy parle de voyoucratie dans les banlieues, son double félicite les avancées démocratiques faites en Lybie après la libération d'infirmières torturées des années durant. La realpolitik c’est aussi s’exposer aux comportements les plus irrationnels juste pour équilibrer une balance qui ne penchera qu’un tout petit peu moins alors que l’image et l’honneur connaîtront une déclinaison plus sensible. 

     Que M. Kadhafi vienne usé ses billets sur le sol français n’est donc pas scandaleux en soi car l’argent aujourd’hui n’a plus d’odeur, ni d’honneur. Puisque tout s’achète, tout s’oublie et rien ne se plie mieux que les convictions devant les bilans financiers, admettons que la France pour l’intérêt général négocie avec le colonel, premier et unique acheteur du rafale. Toutefois, il y a un écart entre négociations et célébrations. Le tapis rouge sang s’est déroulé, les honneurs lui ont été offerts, les sourires hypocrites dessinés, l’assemblée nationale a ouvert ses portes et la majorité présidentielle s’est tue. Enfin pas vraiment, les représentants de l’UMP ont justifié la présence et la célébration de Kadhafi en expliquant que c’était certes un tortionnaire mais de moins en moins. En clair, il coupe des têtes mais il désinfecte à présent. Non, l’argent n’est pas indissociable d’une tenue diplomatique cohérente. Non, les contrats ne sont pas l’excuse des oublis de l’humanité. Non, le monde n’est pas une entreprise où les actionnaires se partagent les profits pendant que la main d’œuvre étouffe. Non, la rupture ce n’est pas la création de réseaux économique en dépit des valeurs mais justement c’est ouvrir le dialogue sans pour autant se compromettre.

      Pour finir, à voir la pléiade d’originalités et d’activités prévues par le dirigeant libyen (chasse à cour, tente climatisée, délégation hors norme) mélangé au débat voire la controverse que cette visite a provoquée, sans oublier non plus les propos provocants, même si parfois réalistes, vis à vis de la France, le vrai bilan de cette phase de Realpolitik est que Kadhafi a réussi à pointer du doigt les faiblesses du système en place qui oscille entre bonne conscience et bonne finance tout en se garantissant un retour dans le giron mondial. Non pas besoin d’être démocrate pour être un expert en relations internationales, il faut simplement être malin.


ELBE