09.05.2008
Portraits de bancs
Amphibien au réveil
Dans le monde estudiantin, il existe une dimension peu commentée par ses acteurs comme par ses spectateurs. Est-ce par corporatisme ou bien lassitude que peu de chercheurs se sont penchés sur une étude anthropologique du sanctuaire universitaire et de ses habitants : l’amphithéâtre et les amphibiens.
Amphibiens quelle dénomination étrange me direz-vous ? Pourtant il arrive à cette communauté de coasser de ci de là, de sauter de place en place ou encore de se laisser submerger par des marres aux eaux douteuses. Derrière les portes closes de ces lieux, empruntant leur nom aux scènes de théâtres antiques, vit un monde aux logiques internes méconnues qui se forme autour de peuplades insoupçonnées. Essayons d’entrer sur ces terres inconnues au cœur du savoir et, à la manière d’un Weber, dressons les idéaux-type de cet univers.
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L’amphibien d’avant-garde
L’amphibien d’avant-garde sévit sur les premiers rangs de l’amphithéâtre, en contact quasi fusionnel avec l’orateur détenteur du savoir universitaire. Si près de la source qu’une fascination terrible semble le captiver, clouant ses yeux aux lignes pendant que la plume transforme les bruits de mots en calligraphie soignée, appliquée retranscrivant à la virgule près les moindres évasions professorales. Parfois, la tête se lève et apprécie les traits du minois de l’enseignant, qui se font et se défont à mesure des propos énoncés. La moindre esquisse d’un sourire ou d’une moue dubitative pourra être interprétée comme un signe d’une nuance que les futurs historiens retrouveront, dans quelques années, gravée dans le marbre à interlignes de cet étudiant minutieux.
L’amphibien d’avant-garde possède une spécialité que bons nombres de ses confrères et consœurs rêveraient de faire leur. Nul autre que celui-ci ne serait capable de déclamer les hiérarchies de cours de cette façon. Du grand I au petit b en passant par les sections numérotées ou bien alphabétisées rien ne peut perturber la marche des sous-titres et des paragraphes dans l’esprit de cet amphibien. Selon une légende étudiante, certains maîtres de conférences se laisseraient même guidé par l’habitant du premier rang dans ce florilège organisationnel. Le savoir est une arme au sein d’un régiment structuré.
Cette douce espèce a pourtant un défaut. Il ne s’agit ni de la soif intellectuelle, ni d’un rejet primaire du « mythe du premier rang », non. Le seul problème de cet amphibien d’avant-garde est que l’ensemble de ses congénères ne peut le reconnaître que de dos…
L’amphibien Web 2.0
Difficile de localiser cette frange d’amphibien. Dans un langage typiquement informaticien, nous dirions que nous sommes en phase de « Work in progress ». Effectivement, l’amphibien Web 2.0 est en marche et ne semble pas déterminé à arrêter son expansion. Il se remarque aux cliquetis incessants de son clavier azerty. Autrefois l’amphibien n’était qu’un homme tronc pour le professeur, aujourd’hui face à cette espèce il ne perçoit qu’un espace rectangulaire où quelques cheveux dépassent et derrière lequel les regards se cachent. Impossible pour lui de deviner qui sont les cancres, qui sont les bosseurs cachés derrières ces pensées USB.
A vrai dire, cet amphibien est en lui-même très divers. Parfois, seul le traitement de texte a le droit de cité, les pages blanches se noircissent s’effacent et se juxtaposent comme tout étudiant de toutes époques. Cependant la « tentation de Wifi » aime à agir sur l’amphibien en proie au décrochage du cours magistral. Elle se manifeste généralement par un simple détour sur une boite mail hébergé généreusement par la faculté. Puis elle revêt l’habit d’un lien dans un courrier qui prend alors la main et l’esprit estudiantin pour s’en aller dans les méandres virtuels, pendant qu’autour de lui la réalité passe au-delà de quelques arobases ou autres slash.
D’autres se laissent plus facilement séduire par la muse « MSN » qui clignote, wizz et lol pendant des heures. Étranges spectacles pour le voisin, pas branché à l’univers extérieur, qui se penchant sur l’écran pour compléter ses notes se retrouvent face à une petite tête jaune lui titrant la langue impunément. Smiley is watching you.Cet amphibien garde le contact avec les réalités extérieures mais a aussi la particularité de transformer un regard étudiant en mime parfait du moustique qui, attiré par lumière, ne parvient plus à se décrocher de ce cadre lumineux, fenêtre sur une intimité arrogante avec la curiosité.
L’amphibien confident
Celui-ci, est un locataire de la discrétion. Hors de question de vivre sous les lumières de l’enseignant, inenvisageable de se poster à une distance où l’ouïe du professeur pourrait être caressée par un chuchotement pourtant délicat. L’amphibien confident vit donc dans l’anonymat de quelques bruits en aspirant à la tranquillité du divan universitaire.
Cette espèce a pour particularité de vivre en meute. Souvent collés les uns aux autres, le regard vif fixant, en alternance, la chair et le cher confident. Le silence, bien que relatif se retrouve nappé de quelques chuchotements, ricanements et même parfois excentricités liées à quelques aventures surprenantes.
Combien de crises conjugales, de fous rires réparateurs, de soirées surprises, de débats endiablées eurent lieues grâce à cette communauté amphibienne qui n’est pas avare en mot tout comme en maux. L’amphibien confident est un tissus social extensible qui va de bancs en bancs, de sourire en tracas avec toujours le même entrain. Toutefois, même après moult réformes, il semblerait que le projet de mettre en place une UE Libre « confidence en amphi » demeure caduque et chaque potin est condamné à son sort d’être un anonyme pouvant faire échouer un avenir malgré ses fonctions salvatrices. Savoir ou dires, il faut choisir.
L'amphibien ludo-interdisciplinaire
Derrière ce nom étrange à particule ne se cache pas la noblesse universitaire mais sans doute l'espèce faisant preuve de la plus grande maestria en matière de camouflage. Flanquée de part et d'autres du terrain de jeu, les yeux scrutent les horizons comme le mirador guette les hordes ennemies, tout étant affaire de vigilance et de réaction. Vigilance pour ne pas s'attirer le courroux du grand maître orateur et réaction pour mettre sous silence tout élément suspicieux aux yeux de ce même grand maître. Être Ludo-interdisciplinaire ressemble avant tout à une vocation. On ne s'improvise pas réellement comme membre de cette caste. Être Ludo-inderdisciplinaire nécessite le port constant d'un journal gratuit que ce soit dans une besace ou sous un bras, cet élément est le centre du concept développé par l'espèce en question. Une fois la source en main, il est important de noter que l'intérêt ne se situe pas dans les brèves d'actualités mais dans les dernières pages de recueil d'informations légèrement traitées. Le Jeu voilà le vice de cette frange d'amphibien, aucun ne peut résister à l'appel d'un mot fléché ou d'un Sudoku bien placé. C'est plus fort que lui, le stylo frétille, l'attention se porte sur ces pages au papier de qualité moindre et les méninges s'agitent. Au tableau peuvent défiler sciences cognitives ou thèses bourdieusienne, ses côtés peuvent être accompagnés d'un râleur ou d'une intellectuelle de qualité rien ni personne ne fera oublier l'idéal littéraire ou chiffré de la logique du jeu. Cet amphibien est généralement né dans les bas-fonds lycéens, au dernier rang d'une classe entre une leçon de math et un cours sur Socrate, le vice est bel et bien né en même temps que le bachelier.
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La liste pourrait s’étendre encore et encore tant les personnalités se mêlent dans ce lieu d’universalisme et de culture avant tout. Nous pourrions vous parler de l’amphibien plaisantin, de l’amphibien révolté ou encore de l’amphibien philosophe. Les logiques interractionnistes, fonctionnalistes et structurelles au sein de la communauté amphibienne mériterait un semestre à elles-seules. En attendant les générations futures se cultivent et se découvrent entre deux pages de savoir, certains finiront par faire de vieux os ensemble, d’autres resteront des souvenirs mélancoliques ou heureux mais l’essentiel aura été que, le temps de quelques années, les esprits d’ici et d’ailleurs se soient croisés et enrichis sans conditions… pour combien de temps ?
Elbe
PS: Ceci est caricatural, nous ne sommes pas que des jeunes glandeurs mais la sphère sociale d'un amphi est importante non? Si vous voulez-vous aussi décliner les portraits de notre temps... n'hésitez pas.
(Source de l'image: licencephoto.com)
Article publié sur le web Etu de Lyon 2 section point de vue
12:35 Publié dans Notre époque | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : fac, amphi, amphibien, 2008, université













