31.12.2007

Fins et perspectives

        2007 s'achève et aura vu des changements s'amorcer, des âmes s'envoler, des silences se répéter, des images se bousculer et une nouvelle présidence arriver. Une année chargée en émotions, en activité, en espoirs et en fatalités. Bref, une année en France qui détient bonheurs et tristesses, désillusions et illusions. 2008 s'annonce, nous l'accueillons avec des souhaits d'amélioration, convaincu que, cette fois, décembre peut trembler le bonheur sera total.

        On appelle ça des cycles et au final chacun de ceux -ci possède leurs lots de sourires et de peines, libre à chacun d'en choisir la somme, la mienne sera souriante. J’en profite pour remercier ceux qui m'accompagnent, les yeux interdits qui lisent, ma famille qui reste liée, les futurs nouveaux nés qui font une attaque en masse dans mon entourage (ne craignez rien on va vous la protéger cette planète bleue), aux amis qui voient leurs vies prendre des tournures adultes comme nous tous, à ceux qui luttent dans leur monde en espérant que la révolution personnelle mènera à autre chose qu'une résignation collective, j'ai une pensée aux étoiles qui veillent encore et toujours sur moi et je donne mes derniers mots à celle qui m'a fait retrouver le sens de la vie et de l'envie et que je rêve de voir vieillir à mes côtés, MA Bounette (on en a vu des choses en 2007, tu en as fais fuir des instants de douleurs, tu en a vaincu des luttes contre les fantômes de la peine, pour tout ça je t'aime et te regarde avec l’œil de l'amant mais aussi de l'admirateur). Pensées à celles et ceux dans la souffrance et aux autres également ;-).

        Que 2008 soit à vous car 2007 est (déjà) a hier.
 
        Pour finir cette année, c'est un article du Nouvel observateur qui va signer l'envoi. Rien de bien joyeux, ni de glorieux, juste un survol d'une mutation sociétale qui inquiète certains, ravit d'autres et (surtout) anéantit des âmes habilement masquées derrière des chiffres. Parce que même si les années passent certains agissements offrent des marques qui, elles, passent beaucoup plus difficilement. Mon seul vœux (très pieux) pour 2008 est qu'on combatte la misère plutôt que les miséreux et qu’on cesse de croire qu’il est naïf de parler d’humanisme quand on traite des humains, oui 2007 n’a pas eu peur du paradoxe.

Elbe



Au coeur de la machine à expulser



      Derrière la vitre valsent les cloches de Notre-Dame. Paris s'éveille, la Seine se réchauffe au soleil d'automne. De son bureau, au dernier étage de la Préfecture de police, le spectacle est grandiose mais le commissaire Gilles Beretti ne voit rien. Il a l'oeil fixé sur son ordinateur. Au téléphone, le cabinet du préfet réclame les derniers résultats. 14 179 interpellations depuis début janvier, 1 776 expulsions, loin du seuil de 3 680 fixé - pour Paris - d'ici à la fin de l'année. Il y a quelques semaines, le nouveau ministre de l'Immigration a tapé du poing sur la table, rappelant l'objectif de 2007 : 25 000 reconduites à la frontière. C'était 15 000 en 2004; 20 000 en 2005...«Personne ne sait au juste d'où sortent ces chiffres», note, philosophe, Gilles Beretti, mais c'est comme ça. Au-dessus de sa tête, le portrait du nouveau président semble lui rappeler tous les jours : 25 000 ! C'est compris ? La France de Sarkozy a promis la fermeté. Multiplication des contrôles d'identité, délivrance à la chaîne d'arrêtés de reconduite à la frontière, placements en rétention, partout, la police et l'administration se démènent. A Paris, au coeur de la fourmilière, c'est lui, Gilles Berett qui mène la bataille. Tout se joue ici, dans son service, à la 12e section des RG, pudiquement rebaptisée «pôle d'éloignement». Le top en matière de lutte contre les sans-papiers. Dans ce grand couloir gris, au 5e étage de la Préfecture de police de Paris, 250 officiers - dont 35 chargés exclusivement du travail clandestin, combattent - 7 jours sur 7 l'immigration irrégulière. Descentes dans les ateliers, contrôles quotidiens dans les quartiers chauds de la capitale, les fonctionnaires de la 12e, qui travaillent main dans la main avec les services de la préfecture, arrêtent, chaque jour, des dizaines d'étrangers en infraction. Le parquet est sous pression, les tribunaux asphyxiés. Le système, complexe, arbitraire, chauffe à plein régime, mais, souvent, ne résout rien. Voyage au centre de la plus grosse machine à expulser de l'administration française.


      Ce mardi matin, une équipe de la 12e est en route vers la gare du Nord. La routine : contrôle d'identité sur la voie publique. Une vingtaine de policiers en civil se retrouvent au terminal des bus. Des hommes, quelques femmes, jeans, sac au dos, ils ont l'air d'étudiants, de simples badauds. Le chef de l'opération remet à chacun la photocopie signée du procureur les autorisant à effectuer, en vertu de l'article 78-2 du Code pénale des contrôles d'identité dans le quartier pour une durée de trois heures. «Contrairement à ce que les gens croient, indique le lieutenant. Nous n'avons pas le droit d'interpeller sans autorisation du parquet, sauf dans les gares internationales.» Ambiance tendue, le ciel s'assombrit. Les équipes partent à la pêche rue Saint-Denis. Quelques minutes plus tard. Dramane, escorté par trois officiers, hisse sa grande carcasse dans le camion des RG. Il a les dents du bonheur, une cicatrice sur le front. Il bafouille qu'il est né en 1977, au Mali. Il allait à un cours de français dans un foyer du 10e. Carole, la jeune femme des RG chargée de l'interrogatoire, appelle aussitôt le «pôle de compétence», le bras droit de la 12e à la préfecture. Là-bas, ils sont une quinzaine, devant leur ordinateur, chargés de livrer en quelques minutes le maximum d'informations sur les étrangers interpellés. Pour Dramane, «c'est bon», informe une voix du pôle de compétence. Le Malien est dans les fichiers, il a déjà fait l'objet de deux APRF (arrêt préfectoral de reconduite à la frontière), en 2003 et en 2005. Le jeune homme se laisse fouiller, emmener dans le box à l'arrière du camion. D'autres bientôt le rejoignent, un Algérien de 20 ans, Ali, cueilli en combinaison de peintre à la sortie du bus, un Bangladais avec une valise immense remplie de cassettes porno, un Sri Lankais, un Brésilien, un Congolais, une Chinoise, mu- tique, et deux copains de Shanghai, un petit et un grand maigre qui répète en boucle «papiers maison». A l'entrée du camion, il y a embouteillage. Un Zaïrois, les lèvres gonflées de rage, hurle : «Je suis souffrant», un Sénégalais tente de glisser qu'on l'attend à la plonge dans un restaurant de Montparnasse. Carole, pendue au téléphone avec le pôle de compétence, ne sait plus où donner de la tête. «Pour l'Haïtien, c'est pas bon, titre de séjour», l'Erythréen non plus : «Demande de réfugié en cours. Au revoir monsieur.» Le Chinois, «compliqué», il a trois enfants, et à Paris, contrairement à d'autres départements, on n'expulse pas les familles : politiquement trop risqué. Par contre, le Sri Lankais, «tout bon. Mister, you're going with us to the police station». Les PV d'interpellation, préremplis, sont signés à la chaîne. «Allez les gars, commande le chef. On y retourne.» Ils cueillent aussitôt Eddy, un grand brun moulé dans un costume en daim. Il dit qu'il est palestinien. «Ils racontent tous ça», prévient un agent. On lui fait le petit test, un «questions pour un champion», comme on dit à la 12e : «Alors, elle est comment la carte d'identité palestinienne ?»L'homme ne sait pas répondre, le pôle de compétence ne l'a pas identifié mais, une fois en garde à vue, ses empreintes digitales parleront peut- être... Un policier lui demande s'il a sur lui une arme, un couteau ?«Je ne suis pas un criminel», marmonne Eddy. Au loin, depuis une demi-heure, une jeune fille à chignon observe la valse des étrangers autour du camion des RG. «J'en peux plus de voir, chaque jour, sous mes fenêtres, des gens contrôlés au faciès, balance-t-elle.C'est honteux toutes ces rafles...» Les policiers, eux, en ont assez d'entendre ce mot ignoble. Non, ils ne sont pas des «fachos», simplement des fonctionnaires qui font leur boulot. Ils pensent aux petites Chinoises, qu'ils ont vues, enchaînées à des machines à coudre, à Belleville, ils pensent aux milliers d'étrangers qui rêvent aux lumières de la France et se retrouvent à dormir à 10 dans 10 mètres carrés pour 500 euros par mois. «Aucun pays ne peut se permettre d'ouvrir grand ses frontières, souffle l'un d'entre eux. L'Europe est une passoire. Sans un minimum de répression, on est morts.»

      Le camion blanc des RG démarre. Sous la pluie, la fille au chignon crie : «J'espère qu'avec ça, au moins, vous allez les faire vos chiffres.»

      Retour à la 12e section. Bilan de l'opération : une quinzaine de sans-papiers interpellés en deux heures. Dramane, le Malien arrêté gare du Nord, Ali, l'Algérien en tenue de peintre, les deux Chinois et les autres attendent, bras croisés, dans un petit box en verre. Leur garde à vue vient d'être notifiée au procureur de la République. Au bout de vingt-quatre heures, quarante-huit heures maximum, ils seront fixés sur leur sort : libè res ou places en centre de rétention en attendant, peut-être, d'être expulsés vers leur pays de naissance. On les informe qu'ils ont le droit de voir un médecin, un avocat et un interprète. Les policiers disposent d'une centaine de contacts, joignables jour et nuit, traducteurs, étudiants parlant kurde, chinois, soneke, tamoul... L'interrogatoire se fait derrière une vitre, au guichet, comme à la Sécu. Un petit Bangladais poireaute, les yeux dans le vide. L'avocat commis d'office, appelé trois heures plus tôt, n'est toujours pas arrivé. Il y en a bien un, une femme, qui débarque à l'accueil en furie : «J'ai plus de dix dossiers de sans-papiers. A croire qu'il n'y a plus de délinquants dans Paris !» Mais elle n'est pas là pour lui. Heureusement, le traducteur de bengali arrive. L'interrogatoire commence. Le fonctionnaire ouvre son fichier Word : «Allons-y :il habite où ce monsieur ? - Chez des amis, répond l'interprète. - De quoi vit-il ? - Parfois, il vend des fleurs.» Le petit homme explique qu'il est arrivé en France en 2004 avec un faux passeport, il a fait, sans succès, une demande de réfugié à l'Ofpra (Office français de Protection des Réfugiés et Apatrides). Le fonctionnaire demande d'épeler le nom de l'organisme et poursuit : «Voulez-vous retourner au Bangladesh ?» Derrière la vitre, la petite tête dit non : en cas de retour, prétend-il, il risque la mort. Fin de l'interrogatoire. L'interprète, payé 18 euros de l'heure, réclame ses sous. Le lieutenant jette un coup d'oeil au PV. C'est ce qu'on appelle ici «le contrôle qualité» : comme dans toute entreprise moderne, on s'assure que les «process» ont bien été respectés. Car, pour «un rien», une erreur de date, de signature, quelques minutes de trop entre une interpellation et une garde à vue, tout le travail des policiers peut partir en fumée. «L'ILE [Infraction à la législation sur les étrangers] est devenue une procédure quasi criminelle, s'indigne un officier. Les JLD [juges des libertés et de la détention, chargés, au bout de quarante-huit heures, de contrôler la régularité de la mise en rétention] nous cherchent des noises en permanence.» Plus d'un quart des sans-papiers placés en rétention sont libérés pour vice de procédure. La moitié d'entre eux seulement seront expulsés. «La France est championne de l'embrouillamini administratif et juridique», soupire Eric Jacquemin. Le chef du 8e bureau de la Préfecture sait de quoi il parle. C'est lui qui, avec ses agents, sélectionne les candidats au départ. Lui qui, à l'instant même, décide du sort de Dramane, d'Ali et de tous les malchanceux arrêtés aujourd'hui. Partiront-ils avec un simple APRF, seront-ils placés au centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes ? Subtile partie de roulette russe. Tout dépend du nombre de places disponibles au CRA, de la situation de l'étranger et, surtout, de sa nationalité. La machine à expulser tourne selon l'humeur des magistrats, mais plus encore selon celle, changeante, des consulats. Sans laissez-passer, aucune reconduite n'est possible. En ce moment, à Paris, l'Algérie, la Chine, l'Egypte coopèrent bien. Mais certains pays comme l'Inde, la Tunisie, le Mali refusent quasi systématiquement de reconnaître leurs ressortissants. Rien ne sert d'ordonner un placement en rétention pour les migrants de ces pays- là. La police se demande même pourquoi continuer à les interpeller. Théoriquement, Dramane le Malien devrait passer entre les mailles du filet. Mais cette fois, le chef du 8e bureau décide sa mise en rétention. «Le Mali, c'est 100% de refus depuis février, dit-il.Mais là, on a une photocopie de passeport, on va tenter le coup.» Même tarif pour Ali, l'Algérien, le Bangladais vendeur de fleurs, les deux copains de Shanghai... Pas le choix, il y a 3 680 expulsions à réaliser d'ici à fin décembre, même en incluant dans ce chiffre les aides au retour, les interdictions de territoire pour les criminels, les départs volontaires - tout de même trois à cinq dossiers par semaine - l'objectif paraît compliqué, d'autant que les Bulgares et les Roumains, qui, l'an dernier, assuraient 30% des reconduites, font désormais partie de l'Europe. Eric Jacquemin, de sa belle plume, signe les mises en détention. Sans états d'âme et sans illusion : «On laboure la mer», dit-il.

      Le drapeau français flotte, majestueux, au-dessus du CRA de Vincennes. Dramane, Ali et les nouveaux arrivants sont placés dans le tout nouveau bâtiment. L'autre, incendié l'an dernier par des «retenus», n'a pas encore été rénové. Derrière le grillage, les élèves de l'Ecole nationale de Police, hébergée sur le même site, s'entraînent. «Bienvenue au CRA», lance le commandant Bruno Marey. Le directeur a de grandes moustaches grises et un bon sourire. On l'a chargé d'accueillir la journaliste. La préfecture est soucieuse de montrer combien les sans-papiers sont désormais bien traités. Fini le temps pourtant pas si lointain - deux ans à peine - où Paris les enfermait au dépôt dans des conditions moyenâgeuses. Là-bas, sur l'île de la Cité, il ne reste plus qu'une quarantaine de places pour les femmes. Le CRA de Vincennes, rénové à grands frais, accueille, lui, jusqu'à 280 hommes et 400 po liciers. «Le CRA n'est pas une prison», assure le commandant Marey. Bien sûr, il y a les barbelés de 3 mètres de haut, partout des caméras de surveillance, mais à l'intérieur les «retenus» circulent librement. Ils ont, dès leur arrivée, un règlement intérieur traduit dans toutes les langues, du savon, une brosse à dents, des serviettes propres. Au bureau de l'Anaem (Agence nationale de l'Accueil des Etrangers et des Migrations), ils peuvent trouver une assistance psychologique, des conseils pour préparer leur départ, à celui de la Cimade, la seule association présente dans les CRA, ils peuvent bénéficier d'une aide juridique. Une infirmière les accueille 20 heures sur 24 : «Je distribue beaucoup de calmants, confie-t-elle. Certains sont des habitués, qui ont déjà fait deux, trois centres de rétention mais beaucoup sont perdus.» Elle a scotché sur le mur la radio d'un estomac traversé d'un couteau. Un Algérien n'a rien trouvé d'autre pour éviter l'expulsion. D'autres avalent des fourchettes ou des clous... La visite continue au pas de charge : ici, le réfectoire, avec au menu, ce soir, salade farandole, crêpes au fromage et coupe liégeoise, là, la salle de télé, le coin téléphone. Les haut-parleurs crachent en continu le nom de ceux qui ont de la visite ou doivent partir au tribunal. Au bout du couloir, un homme agenouillé sur un drap prie. Dehors, des dizaines de «retenus» tuent le temps sur l'étroite promenade. Ils discutent, fument, étendent leur linge. Un homme s'approche. La trentaine, un regard vif, des boucles brunes : «Regardez-nous. Nous ne somme plus rien, madame : des animaux, la machine nous casse.»Le Tunisien raconte qu'il est étudiant à la Sorbonne, marié à une Française, qu'il a lu Pascal et Montaigne. «Elle est belle la France...»Autour de lui, soudain, un groupe se forme, une masse d'habits sales et de regards suppliants. Ils disent que «la bouffe est dégueulasse», qu'il n'y a«même pas de poisson pour le ramadan», qu'au petit matin les Chinois ont été libérés, comme ça, sans raison.«Eux, ils peuvent payer de bons avocats», souffle l'un. Un autre : «Il suffit de lâcher de la thune aux consuls.»Allongé près de la table de ping-pong, Dramane, le jeune Malien rencontré gare du Nord, fait un petit signe de la main. En confiance, loin du camion des RG, il explique qu'il est en France depuis 2000, qu'il fait des ménages le soir dans des entreprises et qu'il paie même des impôts.«En sept ans, personne ne m'avait jamais embêté», murmure-t-il.«Tout ça, c'est depuis Sarkozy.» Son ami Ali, le peintre algérien, acquiesce. Lui est entré en France au printemps. Pour 5 000 euros, un passeur l'a conduit jusqu'à Almeria. Vingt-quatre heures de traversée en mer puis trois jours dans les camps espagnols jusqu'à ce qu'on lui dise : «Allez Jile !» Ce matin, les deux copains ont, comme dix autres «retenus», tenté de plaider leur cause devant la juge du tribunal administratif. Ils demandaient l'annulation de leur arrêt de reconduite à la frontière. Tous ont été déboutés. Pour eux, la roulette russe continue. Fatalistes, ils disent : « C'est Dieu qui décide. » Ils attendent que le juge les libère ou prolonge encore la rétention, trente-deux jours maximum, le temps que leur pays, peut-être, se décide à les reconnaître. Le consul du Mali, comme à son habitude, ne devrait pas signer de laissez-passer pour Dramane. Celui d'Algérie, toujours coopérant, devrait, lui, permettre l'expulsion d'Ali. Carlson Wagonlit, l'agence de voyage du ministère, est déjà en train de chercher un billet d'avion pour Alger. Le jeune homme sera prévenu la veille du départ. Les anciens lui ont expliqué qu'il pouvait refuser d'embarquer. Au pis, il risque trois mois de prison, au mieux, il sera libéré. Ce soir, au téléphone, Ali prévient sa mère qu'il risque de rentrer au bled, plus tôt que prévu, et sans cadeaux. Il est désolé, mais il retentera sa chance. Malgré l'humiliation et les contrôles, il n'a pas renoncé à la France.




Sophie des Deserts
Le Nouvel Observateur

13.12.2007

Le colonel nuit gravement à la santé


      Deux mains se croisent forment une poignée et déclenchent les hostilités. Les dents grincent, les têtes se baissent, le poing aussi alors que les chèques s’esclaffent sur le dos des droits de l’Homme. Un pas déposé par le président colonel Kadhafi sur le parvis parisien et la dignité républicaine se sent fébrile dans son ensemble.

      Voilà des années que l’hexagone s’enorgueillit d’être la patrie des droits de l’homme, l’honneur de l’humanité incarné et l’opposante aux âmes belliqueuses du nouvel ordre international. Ce statut, un tant soit peu auto-défini, a parcouru les livres d’Histoire générations après générations, les lumières regardant Jaurès regardant l’Abbé Pierre. L’identité nationale mise en avant il y a encore quelques mois, ne se drape pas seulement dans un drapeau, une langue ni même un béret acoquiné d’une baguette mais aussi dans des valeurs historiquement établies et garantes d’une cohésion républicaine allant au-delà de concepts nationalistes et populistes avancés. La garantie de la dignité humaine est une de ces valeurs angulaires de la fierté française et même européenne.

     Seulement voilà, la balance commerciale pèse lourd dans l’idéologie à géométrie variable du monde moderne. Le pragmatisme devenu masque de la volonté de gestion uniquement financière sert de couverture à des négociations délicates sur un plan dignité mais fort agréable sur un plan pécunier. La France souffre économiquement et semble être prête à s’infliger le poids de personnes sacrifiées pour scarifier quelques contrats doux dans le compte en banque, rude dans la conscience.

     Oh, la question n’est pas tellement si oui ou non nous devions accepter les pétro-dollars de M. Kadhafi mais plutôt comment devions nous les recevoir. La politique d’aujourd’hui comme d’hier ne peut, hélas, se complaire dans le manichéisme et l’idéologie simpliste, séduisante, rassurante et souvent pénalisante. Dans un univers de globalisation et d’économie capitaliste cette donnée est d’autant plus vraie et se cache derrière le concept, en guise de légitimation des actes, de Realpolitik.

      Venu de l’Allemand et se traduisant littéralement par « politique pragmatique (!) », la realpolitik est le passage de l’intérêt financier et diplomatique avant l’intérêt humain voire social. En caricaturant cette conception des relations internationales, nous pourrions dire que peu importe le sang qu’il y a sur le chèque tant que les chiffres sont lisibles. Aborder le monde sous le prisme unique de l’économie porte certaines dispositions peu flatteuses et même difficilement tenables d’un point de vue strictement humanitaire.

     Cependant, la réalité étant telle, il est peu étonnant de voir la France, démocratie occidentale, se plier à l’exercice diplomatique moderne avec talent et parfois même avec excès. L’excès de zèle est toujours gênant surtout quand il est soudain.

     Le zèle et ces excès c’est s’empresser de féliciter un président en place pour sa victoire aux législatives et pour son futur poste de Premier ministre, après avoir enfermé son opposant, dans le but d’être le premier dans les flagorneries. C’est accueillir un chef d’Etat responsable de tortures, de violences et aux conceptions démocratiques limitées, en déroulant le tapis rouge et les honneurs. L’excès de zèle c’est s’offrir au monde sans se faire draguer et sans prévoir les retours et les maladresses d’une telle offrande.

      Retours et maladresses, voilà ce qui s’est invité dans la gestion des relations diplomatiques de cette nouvelle ère présidentielle jusque là exemplaire au niveau de la realpolitik. Néanmoins, l’exemplarité s’est vite transformée en contestation venue d’ailleurs. Quand Nicolas Sarkozy baise la main de Vladimir Poutine, Angela Merkel inflige un soufflet à la froideur moscovite. Quand Nicolas Sarkozy serre la pogne du guide libyen, Rama Yade et Bernard Kouchner jouent en doublette et fusillent l’amour intéressé de la diplomatie française. Quand Nicolas Sarkozy parle éducation avec le président chinois, Rama Yade parle des droits de l’Homme à sa solitude. Quand Nicolas Sarkozy parle de voyoucratie dans les banlieues, son double félicite les avancées démocratiques faites en Lybie après la libération d'infirmières torturées des années durant. La realpolitik c’est aussi s’exposer aux comportements les plus irrationnels juste pour équilibrer une balance qui ne penchera qu’un tout petit peu moins alors que l’image et l’honneur connaîtront une déclinaison plus sensible. 

     Que M. Kadhafi vienne usé ses billets sur le sol français n’est donc pas scandaleux en soi car l’argent aujourd’hui n’a plus d’odeur, ni d’honneur. Puisque tout s’achète, tout s’oublie et rien ne se plie mieux que les convictions devant les bilans financiers, admettons que la France pour l’intérêt général négocie avec le colonel, premier et unique acheteur du rafale. Toutefois, il y a un écart entre négociations et célébrations. Le tapis rouge sang s’est déroulé, les honneurs lui ont été offerts, les sourires hypocrites dessinés, l’assemblée nationale a ouvert ses portes et la majorité présidentielle s’est tue. Enfin pas vraiment, les représentants de l’UMP ont justifié la présence et la célébration de Kadhafi en expliquant que c’était certes un tortionnaire mais de moins en moins. En clair, il coupe des têtes mais il désinfecte à présent. Non, l’argent n’est pas indissociable d’une tenue diplomatique cohérente. Non, les contrats ne sont pas l’excuse des oublis de l’humanité. Non, le monde n’est pas une entreprise où les actionnaires se partagent les profits pendant que la main d’œuvre étouffe. Non, la rupture ce n’est pas la création de réseaux économique en dépit des valeurs mais justement c’est ouvrir le dialogue sans pour autant se compromettre.

      Pour finir, à voir la pléiade d’originalités et d’activités prévues par le dirigeant libyen (chasse à cour, tente climatisée, délégation hors norme) mélangé au débat voire la controverse que cette visite a provoquée, sans oublier non plus les propos provocants, même si parfois réalistes, vis à vis de la France, le vrai bilan de cette phase de Realpolitik est que Kadhafi a réussi à pointer du doigt les faiblesses du système en place qui oscille entre bonne conscience et bonne finance tout en se garantissant un retour dans le giron mondial. Non pas besoin d’être démocrate pour être un expert en relations internationales, il faut simplement être malin.


ELBE

11.12.2007

La grêve... une autre Manche

En lisant le numéro 891 du Courrier International, nous pouvons déguster un article de The Independant qui tranche avec la vision attribuée, par nos médias, aux esprits étrangers au sujet de nos récentes grêves. Alors qu'on parle d'archaïsme, de conservatisme, de corporatisme dès lors que l'on traite de mouvements sociaux en légitimant ces positions grâce à un prétendu consensus international sur la question, il semblerait qu'outre-manche certaines âmes soient moins catégoriques et dénoncent, sous forme d'humour, l'antigrêvisme primaire qui se dégage de la petite Gaulle. Nous vous proposons de lire cet article afin de vous faire votre propre opinion et vous donner un élément supplémentaire pour étayer votre réflexion autour d'un sujet complexe dans ce système mondial du début du XXI siècle: un mouvement de grêve doit-il s'adapter aux contraintes économiques de la société ou bien, au contraire, doit-il user de ces capacités de gènes pour servir ses revendications?

ELBE

Ils ont bien raison de faire grève


A chaque conflit, on entend les mêmes banalités sur l’archaïsme des syndicats… Stupidité, estime un éditorialiste britannique, qui dénonce avec humour un mauvais partage des richesses.

L’une des conséquences des grèves en France est qu’elles rendent fous ceux qui écrivent habituellement sur ce genre d’événements. On se retrouve à lire des articles du genre : “Dans une économie moderne et mondialisée, le militantisme à l’ancienne n’a strictement aucun pouvoir. C’est la raison pour laquelle ces cheminots doivent se rendre compte que, en immobilisant la totalité du pays, leurs syndicats impuissants sapent l’économie non seulement de la France, mais de l’Europe tout entière et d’une bonne partie du cosmos. Pis encore : d’autres secteurs d’activité ne manqueront pas aussi de se mettre en grève ! N’ont-ils pas lu mon livre où il est clairement expliqué pourquoi ce genre de choses est désormais impossible ? Et maintenant, à cause d’eux, je vais carrément devoir marcher pour me rendre à ma conférence intitulée : Pourquoi il est complètement absurde d’imaginer qu’une grève puisse avoir de nos jours le moindre impact !”
Parce qu’elles sont françaises, ces grèves sont menées avec un certain panache. Ainsi, les chanteurs d’opéra se sont joints aux protestations, ce qui devait donner des échanges des plus savoureux dans les piquets de grève, entre sopranos et altos : “Tu es un jauuuuuuuuune ! — Je veux travailler ! — Tu es un jauuuuuuuuuuune ! Aussi me voyez-vous dans l’obligation, cher monsieur, de vous balancer un pavé !” Et maintenant, pour protester contre la fermeture de leurs tribunaux, des avocats et même des juges ont voté la grève. Peut-être les magistrats manifesteront-ils au cri de : “Que voulons-nous ? Avant de répondre, je vous demanderai d’examiner soigneusement les pièces à conviction.” Contre les grèves, les mêmes arguments démodés ressortent toujours : les travailleurs défendent leurs privilèges, comme le droit à la retraite après des décennies de travail, et le pays ne peut plus se le permettre. Aussi le discours typique d’un économiste progouvernemental pourrait-il commencer ainsi : “Ce système de retraite date des années 1960 alors que nous étions beaucoup plus pauvres, mais, maintenant que notre société est bien plus riche, il faut le supprimer. Car personne n’ignore que plus on est riche, moins on a les moyens.”

Prendre exemple sur le Myanmar, une bonne idée !

C’est pourquoi les gagnants du Loto, dès qu’ils ont touché leur chèque, vendent tous leurs disques et éteignent le chauffage, conscients qu’ils sont de ne plus pouvoir se vautrer dans leurs anciens privilèges. Et c’est bien connu, quand on a inventé la charrue, on a réuni tous les paysans pour leur dire : “Cette petite merveille va faire le boulot en deux fois moins de temps. Et c’est formidable parce que cela signifie que désormais nous allons tous travailler cinq heures de plus par jour.”
Ces prétendus “privilèges” seraient un frein pour l’économie et la raison pour laquelle le pays va mal. Les Français devraient donc prendre exemple sur les Britanniques, parce que, grâce à nos politiques visionnaires, notre système de retraite est désastreux et nous travaillons en moyenne 2 h 38 de plus par semaine que les Français. Nous sommes donc de toute évidence bien mieux lotis. Cela dit, nous avons encore beaucoup à apprendre de ces véritables économies modernes que sont des pays comme le Myanmar, où il n’y a pas de retraites et où les gens sont contraints de travailler jour et nuit s’ils ne veulent pas être battus comme plâtre en public. Et, en plus, c’est connu : ils sont pleins aux as, les veinards !
Etant donné la détermination du nouveau gouvernement français à éradiquer cette culture d’acquis sociaux indus, Nicolas Sarkozy doit bien connaître quelques-uns des représentants de cette classe privilégiée ! Vous serez surpris d’apprendre que non : l’actuel président n’est pas copain comme cochon avec, par exemple, un cheminot lillois mal rasé, mais avec Bernard Arnault, PDG de Christian D’Or [sic], qui pèse bien 21 milliards de dollars. Son syndicat doit être drôlement archaïque.
Dans ce contexte, il peut sembler miraculeux que quiconque puisse devenir aussi riche dans un pays comme la France. On nous présente toujours ce pays comme un cas ­désespéré où les hommes d’affaires ne peuvent monter le moindre projet sans se retrouver avec des hordes de manifestants balançant dans leur jardin des dizaines de milliers de porcs brûlés. Mais l’économie française a connu une croissance similaire au reste du monde occidental. Avec, certes, une différence majeure : la fortune des 1 % de Français les plus riches n’a pas été multipliée par trois en termes réels au cours des dix dernières années, comme au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.
Le président Nicolas Sarkozy est le représentant d’une aile frustrée des hommes d’affaires qui veulent que la gestion du pays soit confiée à des financiers du genre de ceux qu’on rencontre à la City londonienne, ces fameux 1 % les plus riches. Mais une partie des grévistes semblent avoir compris que réduire les retraites, fermer des tribunaux, supprimer des milliers de postes d’instituteurs et privatiser une partie du système universitaire n’est pas une crise de folie passagère, mais fait partie d’un plan bien précis. Et puis, un gouvernement qui a l’air de dire : “La gestion de nos chemins de fer est dépassée : faisons plutôt comme les Anglais” doit être empêché de réussir.

Mark Steel


The Independent

Extrait du Courrierinternational.com

04.12.2007

Témoin de l'Histoire



C'est la lettre d'une femme, la lettre d'une âme, les lettres d'un drame. Emise d'un endroit isolé de la forêt amazonienne, cette lettre nous est présentée comme une preuve de vie mais se meut rapidement en signal d'alarme. Pendant que les mots parcourent les pages, l'émoi court en nous et l'envie de comprendre vient faire frisonner nos esprits. Ingrid Betancourt, c'est l'image de toutes ces voix étouffées parce que trop libre, parce que trop vivante. Ingrid Betancourt n'est rien d 'autre que l'image du silence si bruyant.
C'est l'histoire d'une femme, de milliers d'âmes mais c'est surtout c'est l'Histoire. Une Histoire que nous parcourons à travers ces lignes accompagnés d'une émotion inévitable mais aussi de notre regard de citoyen découvrant ce qu'est la vie d'une otage au 21ème siècle. Ici, sous nos yeux les pages des futurs livres d'histoire s'écrivent et ce témoignage vient se graver dans la mémoire de l'humanité pour ne pas oublier et pour continuer à lutter. Pour conclure espérons que de la base de notre pays aux plus hautes sphères étatiques, nous cesserons d'employer l'analogie faite avec les prises d'otage dès que les rails de nos trains nous susurrent le silence... la souffrance aussi a une dignité.

ELBE


« C’est un moment très dur pour moi. Ils demandent des preuves de vie brusquement et je t’écris mon âme tendue sur ce papier. Je vais mal physiquement. Je ne me suis pas réalimenté, j’ai l’appétit bloqué, les cheveux me tombent en grandes quantités
Je n’ai envie de rien. Je crois que c’est la seule chose de bien, je n’ai envie de rien car ici, dans cette jungle, l’unique réponse à tout est « non ». Il vaut mieux donc, n’avoir envie de rien pour demeurer au moins libre de désirs. Cela fait 3 ans que je demande un dictionnaire encyclopédique pour lire quelque chose, apprendre quelque chose, maintenir vive la curiosité intellectuelle. Je continue à espérer qu’au moins par compassion, ils m’en procureront un, mais il vaut mieux ne pas y penser.
Chaque chose est un miracle, même t’entendre chaque matin car la radio que j’ai est très vieille et abîmée.
Je veux te demander, Mamita Linda, que tu dises aux enfants qu’ils m’envoient trois messages hebdomadaires (…). Rien de transcendant si ce n’est ce qui leur viendra à l’esprit et ce qu’ils auront envie d’écrire (…). Je n’ai besoin de rien de plus mais j’ai besoin d’être en contact avec eux. C’est l’unique information vitale, transcendante, indispensable, le reste ne m’importe plus(…).
Comme je te disais, la vie ici n’est pas la vie, c’est un gaspillage lugubre de temps. Je vis ou survis dans un hamac tendu entre deux piquets, recouvert d’une moustiquaire et avec une tente au dessus, qui fait office de toit et me permet de penser que j’ai une maison.
J’ai une tablette où je mets mes affaires, c’est-à-dire mon sac à dos avec mes vêtements et la Bible qui est mon unique luxe. Tout est prêt pour que je parte en courrant. Ici rien n’est à soi, rien ne dure, l’incertitude et la précarité sont l’unique constante. A chaque instant, ils peuvent donner l’ordre de tout ranger [pour partir] et chacun doit dormir dans n’importe quel renfoncement, étendu n’importe où, comme n’importe quel animal (…). Mes mains suent et j’ai l’esprit embrumé, je finis par faire les choses deux fois plus doucement qu’à la normale. Les marches sont un calvaire car mon équipement est très lourd et je ne le supporte pas. Mais tout est stressant, je perds mes affaires ou ils me le prennent, comme le jeans que Mélanie m’avait offert pour Noël, que je portais quand ils m’ont pris. L’unique chose que j’ai pu garder est la veste, cela a été une bénédiction, car les nuits sont gelées et je n’ai eu rien de plus pour me couvrir.
Avant, je profitais de chaque bain dans le fleuve. Comme je suis la seule femme du groupe, je dois y aller presque totalement vêtue : short, chemise, bottes. Avant j’aimais nager dans le fleuve mais maintenant je n’ai même plus le souffle pour. Je suis faible, je ressemble à un chat face à l’eau. Moi qui aimais tant l’eau, je ne me reconnais pas. (…) Mais depuis qu’ils ont séparé les groupes, je n’ai pas eu l’intérêt ni l’énergie de faire quoi que ce soit. Je fais un peu d’étirements car le stress me bloque le cou et cela me fait très mal.
Avec les exercices d’étirement, le split et autres, je parviens à détendre un peu mon cou. (…) Je fais en sorte de rester silencieuse, je parle le moins possible pour éviter les problèmes. La présence d’une femme au milieu de tant de prisonniers masculins qui sont dans cette situation depuis 8 à 10 ans, est un problème (…). Lors des inspections, ils nous privent de ce que nous chérissons le plus. Une lettre de toi qui m’était arrivée, m’a été prise après la dernière preuve de survie, en 2003. Les dessins d’Anastasia et Stanislas [neveux d’Ingrid], les photos de Mélanie et Lorenzo, le scapulaire de mon papa, un programme de gouvernement en 190 points, ils m’ont tout pris. Chaque jour, il me reste moins de moi-même. Certains détails t’ont été racontés par Pinchao. Tout est dur.
Il est important que je dédie ces lignes à ces êtres qui sont mon oxygène, ma vie. A ceux qui me maintiennent la tête hors de l’eau, qui ne me laissent pas couler dans l’oubli, le néant et le désespoir. Ce sont toi, mes enfants, Astrid et mes petits garçons, Fab [Fabrice Delloye], Tata Nancy et Juanqui [Juan Carlos, son mari].
Chaque jour, je suis en communication avec Dieu, Jésus et la Vierge (…). Ici, tout a deux visages, la joie vient puis la douleur. La joie est triste. L’amour apaise et ouvre de nouvelles blessures… c’est vivre et mourir à nouveau.
Pendant des années, je n’ai pas pu penser aux enfants et la douleur de la mort de mon papa accaparait toute la capacité de résistance. Je pleurais en pensant à eux, je me sentais asphyxiée, sans pouvoir respirer. En moi, je me disais : « Fab est là, il veille à tout, il ne faut pas y penser ni même penser ». Je suis presque devenue folle avec la mort de mon papa. Je n’ai jamais su comme cela s’est passé, qui était là, s’il m’a laissé un message, une lettre, une bénédiction. Mais ce qui a soulagé mon tourment, a été de pensé qu’il est parti confiant en Dieu et que là-bas, je le retrouvera pour le prendre dans mes bras. Je suis certaine de cela. Te sentir a été ma force. Je n’ai pas vu de messages jusqu’à ce qu’il me mette dans le groupe de [l’otage] Lucho, Luis Eladio Pérez, le 22 août 2003. Nous avons été de très bons amis, nous avons été séparés en août. Mais durant ce temps, il a été mon soutien, mon écuyer, mon frère (…).
J’ai en mémoire l’âge de chacun de mes enfants. A chaque anniversaire, je leur chante le « Happy Birthday ». Je demande à ce qu’ils me laissent faire une gâteau. Mais depuis trois ans, à chaque fois que je le demande, la réponse est non. Ca m’est égal, s’ils amènent un biscuit ou une soupe quelconque de riz et de haricot, ce qui est habituel, je me figure que c’est un gâteau et je leur célèbre dans mon cœur, leur anniversaire.
A ma Melelinga [Mélanie], mon soleil de printemps, ma princesse de la constellation du cygne, à elle que j’aime tant, je veux te dire que je suis la maman la plus fière de cette terre (…). Et si je devais mourir aujourd’hui, je partirais satisfaite de la vie, en remerciant Dieu pour mes enfants. Je suis heureuse pour ton master à New York. C’est exactement ce que je t’aurais conseillé. Mais attention, il est très important que tu fasses ton DOCTORAT. Dans le monde actuel, même pour respirer, il faut des lettres de soutien (…). Je ne vais pas même me fatiguer à insister auprès de Loli [Lorenzo] et Méla qu’ils n’abandonnent pas avant d’avoir leur doctorat. J’aimerais que Méla me le promette.
(…) Mélanie, je t’ai toujours dit que tu étais la meilleure, bien meilleure que moi, une sorte de meilleure version de ce que j’aurais voulu être. C’est pourquoi, avec l’expérience que j’ai accumulé dans ma vie et dans la perspective que donne le monde vu à distance, je te demande, mon amour, que tu te prépares à arriver au sommet.
A mon Lorenzo, mon Loli Pop, mon ange de lumière, mon roi des eaux bleues, mon chief musician qui me chante et m’enchante, au maître de mon coeur, je veux dire que depuis qu’il est né jusqu’à aujourd’hui, il a été ma source de joies. Tout ce qui vient de lui est du baume pour mon coeur, tout me réconforte, tout m’apaise, tout me donne plaisir et placidité (…). J’ai enfin pu entendre sa voix, plusieurs fois cette année. J’en ai tremblé d’émotion. C’est mon Loli, la voix de mon enfant, mais il y a déjà un autre homme sur cette voix d’enfant. Un enrouement d’homme-homme, comme celle de mon papa (…). L’autre jour, j’ai découpé une photo dans un journal arrivé par hasard. C’est une propagande pour un parfum de Carolina Herrera « 212 Sexy men ». On y voit un jeune homme et je me suis dit : mon Lorenzo doit être comme ça. Et je l’ai gardé.
La vie est devant eux, qu’ils cherchent à arriver le plus haut. Etudier est grandir : non seulement par ce qu’on apprend intellectuellement, mais aussi par l’expérience humaine, les proches qui alimentent émotionnellement pour avoir chaque jour un plus grand contrôle sur soi, et spirituellement pour modeler un plus grand caractère de service d’autrui, où l’ego se réduit à su plus minime expression et où on grandit en humilité et force morale. L’un va avec l’autre. C’est cela vivre, grandir pour servir (…).

A mon Sébastien [fils du premier mariage de Fabrice Delloye], mon petit prince des voyages astraux et ancestraux. J’ai tant à te dire ! Premièrement, que je ne veux pas partir de ce monde sans qu’il n’ait la connaissance, la certitude et la confirmation que ce ne sont pas deux, mais trois enfants d’âme, que j’ai (…). Mais avec lui, je devrais dénouer des années de silence qui me pèsent trop depuis la prise d’otage. J’ai décidé que ma couleur favorite était le bleu de ses yeux (…). Si je venais à ne pas sortir d’ici, je te l’écris pour que tu le gardes dans ton âme, mon Babon adoré, et pour que tu comprennes, ce que j’ai compris quand ton frère et ta sœur sont nés : je t’ai toujours aimé comme le fils que tu es et que Dieu m’a donné. Le reste ne sont que des formalités.
(…) Je sais que Fab a beaucoup souffert à cause de moi. Mais que sa souffrance soit soulagée en sachant qu’il a été la source de paix pour moi. (…) Dis à Fab que sur lui, je m’appuis, sur ses épaules, je pleure, qu’il est mon soutien pour continuer à sourire de tristesse, que son amour me rend forte. Parce qu’il fait face aux nécessités de mes enfants, je peux cesser de respirer sans que la vie ne me fasse tant mal. (…)
A mon Astrica, tant de choses que je ne sais par où commencer. Tout d’abord, lui dire que « sa feuille de vie » m’a sauvé pendant la première année de prise d’otage, pendant l’année de deuil de mon papa (…). J’ai besoin de parler avec elle de tous ces moments, de la prendre dans mes bras et de pleurer jusqu’à ce que se tarisse le puits de larmes que j’ai dans mon cœur. Dans tout ce que je fais dans la journée, elle est en référence. Je pense toujours, « ça, je le faisais avec Astrid quand nous étions enfants » ou « ça, Astrid le faisait mieux que moi ». (…) Je l’ai entendu plusieurs fois à la radio. Je ressens beaucoup d’admiration pour son expression impeccable, pour la qualité de sa réflexion, pour la domination de ses émotions, pour l’élégance de ses sentiments. Je l’entends et je pense « Je veux être comme ça » (…). Je m’imagine comment vont Anastasia et Stanis. Combien cela m’a fait mal qu’ils me prennent leurs dessins. Le poème d’Anastasia disait « par un tour du sort, par un tour de magie ou par un tour de Dieu, en trois années ou trois jours, tu seras de retour parmi nous ». Le dessin de Stanis était un sauvetage en hélicoptère, moi endormie et lui en sauveur.
Mamita, il y a tant de personnes que je veux remercier de se souvenir de nous, de ne pas nous avoir abandonné. Pendant longtemps, nous avons été comme les lépreux qui enlaidissaient le bal. Nous, les séquestrés, ne sommes pas une thème « politiquement correct », cela sonne mieux de dire qu’il faut être fort face à la guérilla même s’il faut sacrifier des vies humaines. Face à cela, le silence. Seul le temps peut ouvrir les consciences et élever les esprits. Je pense à la grandeur des Etats-Unis, par exemple. Cette grandeur n’est pas le fruit de la richesse en terres, matières premières, etc, mais plutôt le fruit de la grandeur d’âme des leaders qui ont modelé la Nation. Quand Lincoln a défendu le droit à la vie et à la liberté des esclaves noirs en Amérique, il a aussi affronté beaucoup de Floridas et Praderas [municipalités demandées par les FARC pour la zone démilitarisée]. Beaucoup d’intérêts économiques et politiques qui considéraient être supérieurs à la vie et à la liberté d’une poignée de noirs. Mais Lincoln a gagné et il reste imprimé sur le collectif de cette nation, la priorité de la vie de l’être humain sur quelque autre type d’intérêt.
En Colombie, nous devons encore penser à notre origine, à qui nous sommes et où nous voulons aller. Moi, j’aspire à ce qu’un jour, nous ayons la soif de grandeur qui fait surgir les peuples du néant pour atteindre le soleil. Quand nous ne serons inconditionnels face à la défense de la vie et de la liberté des nôtres, c’est-à-dire, quand nous serons moins individualistes et plus solidaires, moins indifférents et plus engagés, moins intolérants et plus compatissants. Alors, ce jour-là, nous serons la grande nation que nous voulons tous être. Cette grandeur est là endormie dans les cœurs. Mais les cœurs se sont endurcis et pèsent tant qu’ils ne nous permettent pas des sentiments élevés.
Mais il y a beaucoup de personnes que je voudrais remercier car ils ont contribué à réveiller les esprits et à faire grandir la Colombie. Je ne peux pas tous les mentionner [elle cite alors l’ex président Lopez et « en général, tous les ex présidents libéraux », Hernan Echevarria, les familles des députés du Valle, Monseigneur Castro et le Père Echeverri].
Mamita, hélas, ils viennent demander les lettres. Je ne vais pas pouvoir écrire tout ce que je veux. A Piedad et à Chavez, toute, toute mon affection et mon admiration. Nos vies sont là, dans leur cœur, que je sais grand et valeureux. [elle dédie alors un paragraphe de remerciements à Chavez, Alvaro Leyva, Lucho Garzon [ancien maire de Bogota] et Gustavo Petro, puis mentionne des journalistes].
Mon cœur appartient aussi à la France (…). Quand la nuit était la plus obscure, la France a été le phare. Quand il était mal vu de demander notre liberté, la France ne s’est pas tue. Quand ils ont accusé nos familles de faire du mal à la Colombie, la France les a soutenu et consolé.
Je ne pourrais pas croire qu’il est possible de se libérer un jour d’ici, si je ne connaissais pas l’histoire de la France et de son peuple. J’ai demandé à Dieu qu’il me recouvre de la même force que celle avec laquelle la France a su supporter l’adversité, pour me sentir plus digne d’être comptée parmi ses enfants. J’aime la France de toute mon âme, les voix de mon être cherchent à se nourrir des composants de son caractère national, elle qui cherche toujours à se guider par principes et non par intérêts. J’aime la France avec mon cœur, car j’admire la capacité de mobilisation d’un peuple qui, comme disait Camus, sait que vivre, c’est s’engager. (…) Toutes ces années ont été terribles mais je ne crois pas que je pourrais être encore vivante sans l’engagement qu’ils nous ont apporté à nous tous qui ici, vivons comme des morts.
(…) Je sais que ce que nous vivons est plein d’inconnues, mais l’histoire a ses temps propres de maturation et le président Sarkozy est sur le Méridien de l’Histoire. Avec le président Chavez, le président Bush et la solidarité de tout le continent, nous pourrions assister à un miracle.

Durant plusieurs années, j’ai pensé que tant que j’étais vivante, tant que je continuerai à respirer, je dois continuer à héberger l’espoir. Je n’ai plus les mêmes forces, cela m’est très difficile de continuer à croire, mais je voudrais qu’ils ressentent que ce qu’ils ont faire pour nous, fait la différence. Nous nous sommes sentis des êtres humains (…).
Mamita, j’aurais plus de choses à dire. T’expliquer que cela fait longtemps que je n’ai pas de nouvelles de Clara et de son bébé (…). Bon, Mamita, que Dieu nous vienne en aide, nous guide, nous donne la patience et nous recouvre. Pour toujours et à jamais."

Ingrid Betancourt

27.11.2007

Opinion Way: sondeurs ou escrocs?


      Souvenez-vous du lendemain du débat entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal fin avril 2007. Mais si replongez-vous dans cette période électrique et électorale. La madone poussait sa colère saine, le futur heureux élu soupirait, agitait les jambes et exhibait sa montre « brillamment » sélectionnée pendant que deux journalistes parodiaient à merveille les aléas passifs du spectateur de tennis lambda. Vous voilà replongez dans ce passé proche et pourtant si lointain. À présent, un dernier effort mémoriel. Souvenez-vous de ce sondage paru quelques heures après cette partie de ping-pong sans filet annonçant que 53% des français donnait Nicolas Sarkozy vainqueur du débat au détriment de la dame du Poitou. Cette enquête fut alors reprise par foule de médias et tranchait avec la prudence, voire les thèses inverses, qu’arboraient les autres instituts de sondages. Ce sondage était le fruit d’un nouveau venu dans le paysage fébrile des enquêteurs français : Opinion Way. Ce dernier intrigue, perturbe et agace dans les milieux journalistiques, politique entre autres, mais pourquoi ?

      Chaque sondeur serait capable de vous expliquer les différentes possibilités qui s’offre à lui pour construire un échantillon auprès duquel l’enquête est menée, traiter les données ou encore effectuer ces si délicats redressements. Bref, les sondages sont scientifiquement encadrés par des règles méthodologiques strictes qui visent, dans la mesure du possible, à limiter et encadrer les erreurs intrinsèques à de telles enquêtes. D’ailleurs, dans l’objectif d’améliorer et de mieux contenir les sondages, la France impose depuis 1977 à tout institut de sondage d’exposer, devant la Commission des sondages, la méthodologie employée, les données brutes, ou encore la proportion de personnes ayant répondu aux questions .(1)


      Tout institut de sondage oui, sauf un irréductible qui échappe à la règle expliquée ci-dessus : Opinion Way. Qui est cet institut ? Comment fonctionne-t-il ? Quelle indépendance ? Tant de question pour tant de réponses difficiles à débusquer qui construisent, de fait, une sorte d’aura suspecte autour de ce nouveau venu en terrain déjà miné. Opinion Way est un mystère parce qu’il agit en grande partie par le biais d’enquête Internet. Il n’apparaît pas aberrant qu’un institut de sondage puisse, à première vue, avoir recours à cette technologie. Pourtant, si nous regardons de plus près les contraintes de la toile, nous pouvons nous interroger sur la pertinence d’une telle association. 


      Internet a connu depuis quelques années, en France notamment, une démocratisation qu’il serait difficile aujourd’hui d’ignorer. C’est ainsi qu’il est aujourd’hui le quatrième média mais également, particularité de celui-ci, un nouveau moyen de communication. Cependant, nous ne pouvons communiquer, par le web, avec l’ensemble des catégories des français puisque si démocratisation il y a certaines catégories, les + de 65 ans par exemple, sont quelques peu exclus de cette révolution culturelle. Nous sommes là, face à une première limite des enquêtes par Internet, celle d’un silence forcé pour différentes catégories pourtant nécessaire pour la fiabilité de l’enquête. L’autre limite, de taille, est l’inexistence d’un annuaire répertoriant les internautes. Or, comment établir un échantillon de la population mère (population étudiée) si nous n’avons pas une base de donnée si ce n’est exhaustive au moins minimale. 


      Opinion Way a trouvé des solutions à ce problème de lien avec l’interrogé. De façon caricaturale, nous pourrions résumer le credo de ce nouvel institut de la manière suivante « si je ne peux aller à la rencontre des potentiels enquêtés alors je les ferais venir à moi ». Partant de ce principe, O.W. a recours à des annonces publicitaires ou bien des campagnes de mailing pour attirer ceux qu’ils ne peuvent saisir. Seul bémol, la représentativité de l’échantillon est dans le cas présent fortement restreinte voire nulle. En effet, il n’y a pas ici une catégorisation de la part du sondeur des interrogés mais une inscription volontaire de ces derniers pour faire ces enquêtes. Or, même si les enquêteurs procèdent à une sélection post-inscription, il est fort peu probable que toutes les catégories soient représentées et donc que l’échantillon soit réellement représentatif de la population étudiée. A ce biais théorique, s’ajoute la façon par laquelle l’institut de sondage en question tente de séduire le panel. Dans le but d’obtenir une population conséquente, Opinion Way ne cache pas son recours à la pratique dit de l’ « incentive », soit l’offre de cadeaux ou de bons de réductions, dans l’élaboration du fameux échantillon. Cette pratique sanctionne une nouvelle fois le potentiel représentatif des individus interrogés puisque suivant les cadeaux proposés, les interrogés seront de telles ou telles catégories socio-professsionnelles, tel ou tel âge etc. Ces différents soucis de construction du panel menacent, dans un premier temps, la représentativité mais surtout - in fine - rendent les résultats beaucoup plus fébriles et contestables.


      La principale critique faite à cet institut de sondages est sa capacité à sortir un sondage en faveur des positions de Nicolas Sarkozy candidat et à présent président. Alors est ce qu’Opinion Way est au service de ce dernier et de ses idéaux ou bien est-ce une fâcheuse coïncidence. Il semble qu’ici les répercussions des limites vues plus tôt entrent en jeu. En effet, comme nous avons pu l’expliquer selon les cadeaux offerts une certaine frange de la population sera attirée et donc une certaine pensée dominera le panel. De plus, selon Hugues Cazenave, directeur d’Opinion Way, les personnes répondant aux enquêtes en lignes sans rétributions sont généralement des personnes âgées ou encore retraitées. Or, selon les résultats des élections présidentielles de 2007 c’est cette tranche de la population qui serait la plus séduite par le nouveau chef de l’Etat. Alors, avons-nous à faire à un institut de sondage à la botte d’un courant politique ou bien simplement à une méthode défaillante et plus attrayante pour certaines catégories de la population qui se trouvent être une base importante de l’électorat de droite ? Toujours est-il que cet institut de sondages montre les limites des enquêtes dites « on line ».


      Pour conclure, il est important de pointer du doigt un fait qui peut avoir un certain écho dans les résultats des enquêtes, celui des financements et des rapports avec les politiques des sondages. En effet, il est assez troublant de constater que l’institut CSA est détenu à 44% par le groupe Bolloré, que IFOP est dirigée par Laurence Parisot, présidente du MEDEF ou encore qu’Hugues Cazenave, président d’Opinion Way, est passé par le cabinet du beau-frère de Monsieur Bolloré Gérard Longuet. Il ne s’agit pas là d’établir, de façon hâtive, une théorie du complot mais simplement de s’interroger sur certains conflits d’intérêt palpable dans le monde audio-visuel mais également dans le domaine des enquêtes d’opinion qui sont aujourd’hui sacralisées de façon démesurée.

ELBE

(1)http://www.commission-des-sondages.fr

22.10.2007

Hommage à Guy Moquet et à ses 26 camarades

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      Pour en finir avec l'hommage à Guy Moquet, qui reste résistant avant d'être symbole politique d'une prise de fonction,voici un poème qui retrace mieux les idées de ce jeune homme de 17 ans et qui évoque mieux ses préoccupations que sa lettre certes très émouvante et sincère mais peu éloquente d'un point de vue purement historique. Parcequ'on ne peut pas choisir l'Histoire et ne rendre hommage qu'à une image, il est important que notre exercice de mémoire prenne en compte à la fois ce résistant mais aussi les idées qui l'ont menées à être emprisonné puis exécuté. Ce poème, plutôt discret dans les médias, fut retrouvé sur lui puis confisqué le jour de son exécution. Voilà les mots d'un militant communiste qui, l'année de ses 17 ans, a eu le malheur d'avoir des convictions autres que celles jugées patriotes. Il ne s'agit pas de dire si l'on adhère ou non à cette pensée, non, c'est simplement lui rendre véritablement hommage que d'évoquer les raisons qui l'ont ammenées jusqu'ici.Comment rendre hommage sincèrement à un condamné politique sans évoquer les racines de cette lutte qui fut pour lui, et tant d'autre, le fruit de sa mort? Ce n'est pas faire le jeu du polémiste que d'évoquer une histoire sans la tronquer. A noter que Guy Moquet était prisonnier à cause de l'interdiction du communisme en France suite à la signature du pacte germano-soviétique. Alors qu'un officier nazi venait d'être tué par des résistants, l'Etat Français a livré 27 personnes, pour la plupart communistes, aux nazis afin qu'ils puissent opérer à des repressailles arbitraires. Pourquoi des communistes? Parceque le préfet préférait exécuter "des communistes plutôt que des bons français". Guy Moquet fut pris dans ces 27 pour dissuader tous jeunes à s'engager dans la résistance. Il fut donc victime du nazisme et de la collaboration.

 Tuer le capitalisme

Parmi ceux qui sont en prison
Se trouvent nos 3 camarades
Berselli, Planquette et Simon
Qui vont passer des jours maussades
Vous êtes tous trois enfermés
Mais Patience, prenez courage
Vous serez bientôt libérés
Par tous vos frères d’esclavage

Les traïtres de notre pays
Ces agents du capitalisme
Nous les chasserons hors d’ici
Pour instaurer le socialisme

Main dans la main Révolution
Pour que vainque le communisme
Pour vous sortir de la prison
Pour tuer le capitalisme

Ils se sont sacrifiés pour nous
Par leur action libératrice

Guy Moquet

12.10.2007

Ensemble tout est possible!

Cé(tait)cilia…

Tout le monde est là à attendre le bouquet final nuptial offert gracieusement par la présidence. Du petit troquet au salon de l’Élysée les Sarkozy, devenus un peu le couple du voisinage de tout le monde, donnent à user de la salive et de l’ironie. Ensemble pas ensemble ? Angine ou fuite ? Première dame ou épouse déchue ? Bref on hypothèse, on juge et on glose sur le couple présidentiel qui se retrouvait sous les feux des médias, voilà environ une année, pour immortaliser des retrouvailles déchirantes de lyrisme médiatique.

Tout de même quelle histoire pour la première abstentionniste de France. Tout commence ce soir du 6 mai où elle rejoint son président d’époux après avoir séché le repas de l’homme du peuple au Fouquet’s- oui il l’avait dit : les symboles c’est important-, puis elle a caressé les médias jusqu’au plaisir le jour du sacre organisant de mains de maîtresse la parade présidentielle, hélas pas Royal pour certains. Bref Cécilia muse des périodiques avait tout d’une grande. Puis l’habit de l’héroïne s’empara d’elle, après 8 années acharnées de travail de négociations, la diplomatie du brush a tout terrassé et a libéré ces otages bulgares. Ah c’est beau, ah la France mes bonnes gens, la France ! Bon évidemment, il y avait tous ces rabats joie d’européen, d’observateurs qui minimisaient le succès de notre madone. Au diable la jalousie, Cécilia Sarkoshwarzy illumina le monde de son aura exceptionnelle… et aussi un peu de nucléaire civil jugé plus efficace en terme d’énergie. Jusqu’ici tout va bien…

Jusqu’ici… mais apparemment on a dépassé le cap. Pendant les belles vacances étasuniennes du président français et de quelques amis, Cécilia tomba gravement malade et ne pu se rendre au repas copieux auquel la famille Bush l’avait conviée. Les mauvaises langues diront que la dame du Môssieur a séché honteusement ce rendez-vous de haute diplomatie, que sa maladie était simulée, certains disent même qu’ils l’ont vu volé de boutiques en boutiques. Foutaise ! Qui irait déjeuner avec cette famille qui passe sa journée à se filmer en train de chasser et qui offre volontiers un petit Hot dog à ses hôtes quand on a refusé de venir se tailler une bavette au Fouquet’s avec Arthur, Johnny et Christian Clavier ? Soyons sérieux.

Depuis ce petit incident gastronomique, nous l'avons revue au sein de la capitale des Gaules pour l'inhumation de Jacques Martin qui en a fait chanter plus d’un. Cécilia venait de dire adieu à son mari, homme de rire et de talent à l’hommage mérité (on parle toujours de Jacques Martin), et sous vos applaudissements s'il vous plait. Cependant depuis cette sortie privée d’intimité on ne la voit plus. Les autels que les journalistes français lui avaient dressés se sont petit à petit démontés pour laisser place au silence…

Heureusement, Internet est là. Ce fabuleux canevas de rumeurs est également une petite fenêtre ouverte sur le monde, qui permet de dépasser le microcosme sans bruit de la presse française. Ainsi, le journal suisse Le Matin nous renseigne sur la localisation de notre belle première dame de France. Elle est à Genève comme ce fut le cas plusieurs fois depuis le 6 mai. Elle vit seule - accompagnée de gardes du corps- en attente sans doute d’une chose mais quoi ? C’est l’Est Républicain qui nous annonce le doux sucre : d'ici quelques jours la séparation devrait être annoncée, Cécilia aurait même déjà fait une séance photo pour officialiser tout ca…

Youpiiiiiiiii… les rédactions sont dans les starting-block .Finis les tests ADN ennuyeux de débats idéologiques, l’expulsion des sans papier qui font pleurer ces (salauds) d’humanistes, enfin de l’actualité : Cécilia is free !!! Les informations du journal de l’Est français semblent même être confirmées par l’annulation impromptue du point presse de David Martinon le porte-parole de l’Élysée. Ca y’est, c'est la bonne ! On prépare la première page avec Chabal et Cécilia côte à côte. Du journalisme du vrai !

Les dés sont jetés Cécilia retombera, d’ici quelques heures voire quelques jours, dans l’anonymat sur-médiatisé. Pendant quelques mois les offusqués de la pipolisation s’affronteront avec ceux qui estiment qu’on ne peut pas mettre sa famille en avant comme un atout quand tout va bien et interdire toute discussion autour de celle-ci quand rien ne va plus. Nous entendrons les louanges pour un président moderne et les railleries machistes… bref tout est écrit et plus rien ne nous surprendra. Il y a encore quelques mois Cécilia était notre Jacky Kennedy et soudain nous héritons d’une Lady Dy… rien d’étonnant tout va si vite.

 Et pendant ce temps la Terre, tourne, tue et vit...

ELBE

01.09.2007

Vie de chien



On me sifflait, m’appelait et me guettait
Me craignait, me caressait et me jetait
Parfois je tenais compagnie à un réverbère
Trace d’urine comme repère de mes terres
Terre neuve ou caniche comme identité
Jour, soir, nuit signifiait l’appel de la patté
Terrifié par cette redoutable odeur de bain frais
Je sautais, courrais au plus vite et m’en allais
Libre de voguer comme l’air en bocal
La laisse s’occupait de torturer mes cervicales
Un banal jour ma maîtresse m’a humilié
Après m’avoir vêtit de ce joli petit gilet
Elle, était fière pendant que mon museau se cachait
Difficile d’être Rintintin quand on a les fripes de Milou
Dur avec cet attirail de se faire passer pour un filou
Les chats de gouttières me montrait de leurs pattes
Pendant que ma propriétaire se vantait avec hâte
Je fus modelé à son image honteusement humaine
Puis le temps a passé et fait de moi une simple habitude
Me laissant alors à un quotidien aux aspects bien rudes
A présent je vis entre dames et gosses qui me malmènent
Ménage à trois avec le félin et le poisson de la petite
Pacha de l’étage, poisson chat comme alliance insolite
Depuis que mes crocs se sont manifestés
Mon museau se trouve bêtement muselé
Le joujou d’hier est dorénavant la crainte de demain
Même le poil luisant, je reste l’objet d’un temps défunt
Alors j’attend, là, sur le pas de la porte
Que le vent des déçus vienne et m’emporte
Moi, mon triste gilet et ma satanée laisse
Désormais seuls alliés que je ne me connaisse
On me présentait comme meilleur ami de l’Homme
Sans me dire qu’il m’effacerait d’un coup de gomme
Pourtant malgré d’apparentes illusions je savais bien
Quoi qu’on en dise j’étais voué à une vie de chien…

ELBE

30.06.2007

Jeux d'enfant...

Sur le goudron fondant se gravent des traces
Le soleil au zénith font que les pas s’amassent
Petites tailles, sous-marques inscrites sous la semelle
On reconnaît l’enfance et sa fougue éternelle

Vu de l’étage, les bambins se partagent le terrain
Deux équipes inégales se serrent la main
On entend les rires et les cris de joie
Ca chambre, ça moque, ça donne de la voix

Ambiance joviale empruntée d’innocence
Certains ont les genoux proche de l’incandescence
Résultat d’un flirt poussé avec le bitume
Peu importe les gamins passe outre l’amertume

L‘amour de cette sphère de cuir
Capable de faire pleurer comme rire
La passion du but comme trait d’union
Petits mais déjà poussé par de fortes sensations

Sur le terrain pas de mise à l’écart
L’intello méprisé d’un crochet devient la star
Le mauvais garçon change de parade
Pendant que le réservé fête sa célébration autour du stade

Sur la touche les plus petits guettent l’appel des grands
Eux aussi veulent toucher l’objet de tous leurs sentiments
Les vœux des aînés sont les rêves des petits frères
Chacun d’entre eux veulent fouler ce terrain de pierre

Loin des ola des légendes télévisuelles
Chacun y va de son fantasme personnel
Du passage du bonnet d’âne au numéro de Zidane
D’aucun s’imagine être un éternel profane

C’est en bas de l’immeuble dans l’ignorance des dieux
Là où se construise le rêve des grands cieux
Que les coups francs et les penaltys créent les espoirs
Certains toucheront le but d’autres changeront d’histoires

Ambiance sauvage, sans règle définie
C’est l’innocence que le jeu privilégie
Déçus ou satisfaits de demain
Courent après le même ballon se moquant bien des destins

Absence avérée d’un quelconque calcul d’ambition
Chaque dribble décline une ode à la passion
Sans les ovations d’une foule hystérique
Le but du débutant restera son moment unique

Seule la nuit avançant gâchera la fête
Au moment ou les étoiles viendront
Certains subiront l’amicale défaite
Promettant la revanche sur ce même goudron

Puis les années passeront inlassablement
Les joueurs de rêves s’en iront sûrement
Laissant leur place à des rêveurs enchantés
Qui à leur tour joueront aux âmes désenchantée…


ELBE
                                                                                                  A ces heures perdues...

Témoin clandestin

Tout de bleu vêtu, les yeux légèrement cernés en témoignage d’un réveil moins tardif qu’à l’accoutumé, je suis à présent disposé à prendre mes quartiers dans ce que nombreux appellent un « job d’été ». Ce matin j’ai rendez-vous dans ce lieu froidement appelé hôpital gériatrique, là où des anciens pousseront leurs derniers soupirs, où des vieillards constateront la douloureuse fugue de leur jeunesse parfois accompagnée par leurs souvenirs, où la petite fille croit encore et toujours en la cure de jouvence pour sa grand-mère, où le fils borde son père dans un étrange renversement des rôles. J’ai rendez-vous dans l’enceinte de la fin de vie, là où les histoires s’achèvent ou bien s’affaiblissent emmenant avec elles le témoignage des veilles de notre société. C’est ici, qu’un mois durant, je ferais mon « job d’été » pendant que certains lutteront avec leur dernier été, symbole de la croisée des générations : alors que les jeunes adultes touchent leurs premiers travaux d’autres plus âgés entament leur travail le plus rude.

Ce cadre semble attirer toutes les lourdes émotions, de la tristesse aux espoirs déçus en passant par les angoisses parfois vaines, rien ne semble laisser croire que le sourire ne pourrait être, ne serait ce qu’un passager furtif, dans ces murs hospitaliers susceptibles d’êtres les dernières visions de corps usés et fatigués. Pourtant, il existe. Je l’ai aperçu l’an dernier lors de ma première expérience et je le sens encore ce matin à quelques secondes de prendre mes fonctions temporaires. Il est transporté par ces hommes et ces femmes pour certains techniciens de surfaces, manutentionnaires ou encore techniciens du corps qui font de la jovialité un carburant essentiel et salvateur pour substituer à ce contexte potentiellement lugubre un souffle de chaleur rassurant.

Ils sont des hommes et des femmes aux origines diverses, aux trajectoires parfois opposées ainsi qu’aux convictions nombreuses et variées mais ce sont avant tout des apôtres de l’humanisme et du goût de vivre. Oh, il existe sans doute parmi ces mains de l’hôpital des cœurs brisés et des âmes désespérées qui restent dans ces murs pour soutenir le coût de la vie, cependant ceux ci ne peuvent être qu’exception face à la délicate et difficile tâche qui leur est offerte et ce essentiellement pour le personnel soignant. A travers ces mots et les futurs à venir, je ne veux pas me livrer à un compte rendu nombriliste de mon expérience estivale, mais juste retranscrire une fresque de ce monde qui vit pendant qu’un autre mort. Une chronique de la société dans la société, là où les passions et les colères ont également leur place comme dans n’importe quel autre part. De mes yeux de passager (presque) clandestin, j’espère pouvoir être une sorte de témoin écrit de ce qu’est cette vie en dehors de nos bancs de facs ou d’écoles où pendant que nous conquérons nos connaissances futures d’autres essayent de conquérir la vie.

Je pousse la porte qui sépare encore mes vacances de mon travail d’étudiant. Fine et verte elle indique mon passage dans l’autre réalité qui m’a sans doute fuit pendant mon année scolaire vite installée dans la routine des livres et des exposés. L’impulsion mise sur la poignée est, en quelque sorte, le symbole de l’entrée dans la pratique et de la pause de la théorie étudiante. La pièce est grande, divisée en trois parties dont le bureau du patron. Ce dernier est absent pour raison de vacances au large. En attendant le retour de l’absent, c’est une direction collégiale qui est en place et menée par deux des employés : Aster et Rodolphe. A mon arrivée, c’est Aster qui m’accueille. De taille moyenne, au visage de boxeur avec notamment un léger strabisme, il respire la joie de vivre et la convivialité. Très vite, il me met à l’aise et m’explique mes tâches pour ma première journée. Déjà l’an dernier j’appréciais cette force tranquille pleine d’humilité qui se dégageait de cet homme, ce matin c’est cette même force qui m’assure une transition sereine dans le monde actif. Aster me mène dans la danse du tra