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04.07.2008
Des chiffres et des êtres

Echecs et maths
Dominer n’est pas gagner, mais l’Homme est-il là pour gagner ? Toujours est-il que depuis ses premiers souffles terrestres il s’obstine et s’obsède à vouloir dominer son pareil, sans doute avec le discret espoir de ne plus être « un parmi eux » mais devenir « lui au-dessus de ceux ». La scission dominants / dominés a fait les pages de l’Histoire, elle a pris les peuples par la gorge ou par la main les a attirés vers les chemins révolutionnaires, poussé dans les sillons de la désillusion et ce souvent en même temps.
Dominer est une raison d’être pour l’humanité qui n’a cessé de trouver des astuces et des outils à l’art du mépris. Cachés sous les traits de la monarchie divine, légitimé par la bonté des guerres, noué avec ses chaînes au fond d’une cale, l’Homme a longtemps regardé en face son œuvre assumant le jeu du plus fort, les vœux des moins morts. Pendant des siècles, les yeux de l’âme humaine furent mouillés ou sublimés par l’ambition des uns et l’humiliation des autres. L’Homme assumait sa dualité crue comme inévitable, les puissants cultivaient la puissance, les oubliés culminaient dans les oubliettes.
Puis la lumière vint. Elle parlait d’émancipation, de liberté humaine ou encore d’égalité. L’Homme a voulu y croire, il bâtit des rêves, détruisit des haines, façonna une société où le pouvoir pourrait être au peuple honni et pourtant déjà aimé des grecs. Les sociétés modernes poussèrent les premiers cris, firent naître des esprits, de l’intérêt et de l’instruction sans pour autant éliminer l’aspiration à la domination de factions qui passèrent par delà les rêves, au-dessus des idéaux et qui s’adapta aux évolutions et à la voix populaire. Les idéaux et la réalité sont basés sur un équilibre précaire, le pragmatisme des dominants, lui, demeure le caméléon insaisissable de tout temps, s’adaptant aux formes pour faire jaillir, à l’insu de tous, son fond.
Époque moderne et démocratie rêvée ne pouvant laisser place aux chaînes de l’esclave, ni à l’invocation d’une légitimité divine, il fallait aux joueurs d’humanité un cheval de Troie de confiance pouvant séduire les marges comme la masse. La nouvelle donne est en effet d’être discret aux yeux du citoyen afin qu’il demeure convaincu d’être le maître, le décideur tout en arrosant d’essence la flamme ambitieuse du flegme dominant toujours rampant. L’outil est né de l’Histoire, a parcouru les époques, suinte la révolution et fut même récupéré par les penseurs de la fin du XIXème siècle. Il peut être rondouillard, raide, courbé, serpentant, il reste crédible droit dans ses côtes et source d’une légitimité autrement plus palpable que l’instrument des spiritueux et peu scrupuleux monarques de droits divins. Le troisième millénaire n’a d’yeux que pour le chiffre et ses calculs.
Pas une page d’un hebdomadaire, pas une rage sur cette terre oublie de porter la muse des temps actuels. L’arithmétique se fait une nouvelle naissance redécouvrant l’essence du positivisme sans pour autant éviter l’inflation insensée et sans raison. Le chiffre compte dans la société et la réciproque brille encore plus dans les débats de notre nouvelle ère. Tout se mesure, tout se dénombre et rien ne semble être en mesure de fuir les calculettes de notre planète. Du militant activiste au politicien arriviste aucun n’oserait se déplacer sans son cabas chiffré au risque de passé pour un cabot lettré. Les ponctuations verbales se font au rythme de « hausse », « fluctuation », « plus value » ou « opinion favorable » le tout se dégustant au prix de « déciles », « médian » ou « courbe exponentielle ».
Ce n’est pas LE chiffre qui fait le monde et les discours mais le monde et les discours qui font LES chiffres. Nombreuses sont les variances qui entourent le monde chiffré. D’abord nous avons les données formelles, factuelles, issu d’un constat et d’une mesure répondant à des critères scientifiques. Ainsi la violence devient un taux sur la personne, un pourcentage de vol, la politique du logement revient à évoquer la proportion d’habitants sans habitat, la situation du travail quant à elle se mesure au nombre de chômeurs disparus. Les données se succèdent et se battent pour obtenir le sceau de transcripteur du réel pour ressurgir au milieu de la soupe, au travers d’un communiqué ou d’un flash d’information – communication – pour agiter les spectres de la vérité sous les minois médusés de badauds sans chiffre ni boulier, convaincus jusqu’alors qu’ils vivaient dans un monde différent.
Heureusement pour que la solitude du doute s’efface aussi rapidement qu’est apparue la vérité, l’armada des calculs rapplique avec l’avis de l’Autre vivant sur la pallier d’à côté ou à quelques milliers de kilomètres. Monsieur Jean devient CSP et Madame Lopez se glisse dans les habits de la convoitée Ménagère de moins de 50 ans. Les méninges et les mains de la production statistique s’activent pour saisir la sensation, l’impression ou même l’ignorance de ces âmes errantes à travers le pays, pour pouvoir ensuite nourrir la gourmandise sondagière du petit écran. La qualité de l’avis s’est fait botter par la quantité de l’envie de mesurer, peu importe si la question sonne creux dans l’esprit du sondé l’essentiel étant que ses mots deviennent chiffres qui deviendront à leurs tours rois de l’information. Le monde de l’information parle un langage binaire présumant, à tort, que toutes ses oreilles sont polyglottes.
Le monde mange à la table du chiffre. Les nappes sont propres, les cartes explicites et les dorures de l’enceinte encouragent la confiance. Sur la porte séparant la salle des cuisines est inscrit, dans la plus soignée des calligraphies, « interdits aux visiteurs ». On entend quelques verres cassés, des ordres plus ou moins clairs mais l’image est absente. Comme tous les grands cuisiniers, les faiseurs de chiffres gardent les secrets de la composition et feignent la transparence. Nul ne doute que sur sa table de travail gisent nombre de cadavres et d’épices sacrifiés pour obtenir les résultats souhaité par celui qui les a commandés. Au restaurant du chiffre, celui qui commande n’est pas forcément celui qui paiera l’addition mais c’est en revanche l’un des seuls qui gardera le sourire au moment de la digestion. Avant de partir, le monde au ventre gonflé s’étire et admire la chorégraphie des serveurs qui ignorent tout des plats et qui ont renoncés depuis un moment d’en comprendre les subtilités. Ces derniers brillent par leur agilité et leur talent pour mettre en valeur les créations de leur patron, eux l’image du lien présumé entre la salle et la cuisine. Comme depuis la nuit des temps, les chefs cuisiniers ont entre leurs fourneaux l’avenir du monde. Cependant en ce siècle, les goûteurs se comptent par millions et même en cas d’indigestion, ils savent qu’ils devront finir l’assiette devant le regard complaisant des toqués de cette ère.
Elbe
Source de l'image: molteze
16:50 Publié dans Notre époque | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : gourmandise, dictature du chiffre, science, 2008, stats










